05-04-2026 15:16 - Démission de la Mauritanie

Démission de la Mauritanie

En 1931, Georges Bernanos (1888-1948), l’un des grands polémistes et moralistes français du XXe siècle, avait d’abord envisagé de donner à l’un de ses livres le titre sévère de Démission de la France.

Il visait par là non la disparition d’une patrie, mais l’abdication intérieure d’un pays lorsque ses élites s’abaissent, que ses consciences vacillent et que l’idée supérieure de la nation se trouve trahie sans bruit. À voir certaines dérives se répéter aujourd’hui sous nos yeux, l’on serait tenté de reprendre, avec la même gravité, cette mise en garde en parlant d’une démission de la Mauritanie.

Malheureusement, nos politiciens font montre d’une indiscipline déconcertante. Ils ne portent qu’une estime fort médiocre à l’autorité du texte suprême et, pour complaire à des intérêts de circonstance, à des fidélités de convenance ou à des ambitions personnelles, ils seraient prêts à laisser sombrer l’essentiel.

Ce qui devrait relever, dans toute République sérieuse, de la fidélité à la Constitution paraît chez eux n’être plus qu’une variable d’opportunité.

Les valeurs républicaines, la morale publique, le respect des institutions, le sens de l’État, toutes ces hautes exigences ne semblent, chez nombre de nos hommes politiques, avoir vocation à être invoquées que lorsqu’elles servent leur intérêt propre. Le reste leur paraît accessoire. Ainsi s’est peu à peu installée une pratique politique erratique, irresponsable, presque vagabonde dans son rapport à la règle, à la parole donnée et à la dignité de la charge publique.

L’homme politique mauritanien, tel qu’il se donne trop souvent à voir, paraît devenu irrégulier dans sa conduite, inconséquent dans ses engagements, prodigue de promesses mais avare de responsabilité.

Et lorsque cette légèreté s’installe au sommet de la vie publique, elle ne demeure jamais sans effet : l’administration se délite, les projets avortent, l’économie se fragilise, et le peuple lui-même, à force de désillusions, se trouve atteint dans sa confiance, dans sa mémoire, dans sa conscience historique, jusque dans son espérance de l’avenir. Il ne s’agit donc plus seulement d’un défaut de comportement, mais d’un affaissement du rapport même à la chose publique.

Plus grave encore, certains politiciens s’emploient à accréditer l’idée qu’un pays pourrait dépendre moins de ses règles que des hommes qu’ils choisissent eux-mêmes de présenter comme indispensables. C’est là une vieille tentation des politiques sans doctrine et sans scrupule : fabriquer de l’irremplaçable, entretenir autour du pouvoir une illusion de nécessité permanente, banaliser l’idée qu’une République pourrait s’accommoder de fidélités serviles, de dépendances prolongées et, à la longue, de formes à peine voilées de monarchies de fait.

À l’âge où nous sommes, pareilles survivances relèvent moins de la grandeur que de l’archaïsme, moins de l’autorité que de l’illusion. Une nation ne se mène point comme un troupeau, et l’État ne saurait être livré aux impatiences, aux pressions et aux calculs de ceux qui prétendent parler en son nom.

Il faut donc que cela cesse. Il faut que les règles du jeu changent, non au gré des circonstances, mais par retour à leur signification véritable. L’homme placé à la magistrature suprême, aujourd’hui comme demain, n’est ni un souverain, ni un prophète, ni une figure providentielle. Il est un mandataire. Rien de plus, mais rien de moins.

Il n’a pas en propre la souveraineté, qui appartient au peuple ; il n’a pas vocation à s’ériger en destin de la nation ; il a seulement une mission à remplir, dans les limites et selon les termes de la Constitution, qui est son titre, sa borne et sa mesure. Son devoir n’est pas d’épouser les agitations des politiciens, mais de s’en garder, de les discerner et de veiller à ce que l’institution présidentielle ne soit jamais entraînée dans les impatiences, les surenchères ou les manœuvres de la classe politique.

Qu’un message simple, ferme et sans détour soit donc adressé à tous ces politiciens déclamatoires, à tous ces histrions de l’indignation sélective, à tous ces contempteurs des institutions qu’ils invoquent sans jamais les servir : cessez vos postures, cessez vos hypocrisies, cessez vos comportements irrespectueux. Le pays n’a pas besoin de théâtres supplémentaires ; il a besoin de tenue, de mesure et de fidélité au droit.

Celui qui voudra gouverner ce pays devra le faire sur la base de la Constitution et dans les bornes qu’elle assigne ; puis, son mandat achevé, qu’il se retire avec dignité, remercié s’il a bien servi, salué s’il a été utile, et, s’il a failli ou trahi la confiance publique, qu’il réponde de ses actes devant la justice comme tout citoyen placé sous l’empire de la loi. La Mauritanie mérite mieux que ces mascarades.

Elle mérite des serviteurs de l’État, non des propriétaires du pouvoir ; des hommes de devoir, non des trafiquants d’influence ; des consciences droites, non des ambitions sans frein. Au fond, c’est bien de cela qu’il s’agit : non d’une simple querelle d’hommes, mais d’un relâchement plus grave, d’une abdication lente de l’esprit public, d’une fatigue des consciences et d’un effacement du sens supérieur de l’État.

Ce que Bernanos entrevoyait hier sous le nom de démission de la France, nous ne devons pas accepter de le voir s’installer chez nous sous les traits d’une démission de la Mauritanie.

Par Mohamed Vadel El Hady





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